Suppression de l’histoire et de la géographie en Terminale : Bernadette Bourzai écrit au ministre de l’Education nationale, contre ce projet
mardi 15 décembre 2009 par Bernadette Bourzai
Monsieur le Ministre,
J’ai l’honneur d’appeler votre attention sur les très vives critiques que suscite votre projet de supprimer l’enseignement obligatoire de l’histoire et de la géographie dans les classes de terminale scientifique, critiques que je partage.
L’histoire et la géographie sont des sciences des faits. Elles permettent d’ancrer dans la réalité les analyses, les réflexions et les idées. Elles concourent au développement de l’esprit critique qui amène chacune et chacun à s’extraire de la seule préoccupation de ses intérêts immédiats. Elles sont donc indispensables à l’exercice de la citoyenneté qui suppose le débat autour du partage ou de la remise en cause des points de vue.
L’enseignement de ces disciplines tout au long de la scolarité ne consiste pas seulement à accumuler des « informations » historiques ou géographiques. Il propose, d’année en année, de revisiter ce qui a été enseigné antérieurement à la lumière de ce qui est nouvellement appris et de ce dont l’élève prend peu à peu conscience en observant la vie en société et les héritages qui la marquent.
La suppression d’une heure de cours de ces disciplines au lycée et le regroupement du programme des années de première et de terminale sur la seule année de première auraient de très lourdes conséquences.
Elle affecterait le programme d’histoire contemporaine qui, plus que les autres périodes, est l’objet de récupérations idéologiques. Libre à chacun de vouloir s’identifier à des moments de l’histoire et d’en proposer une interprétation à sa mesure, fût-elle tronquée. Mais, la mission de l’Education nationale est de favoriser le décryptage de ces interprétations. Que l’Etat revienne là-dessus alors même que son plus haut représentant multiplie, dans le cadre d’interventions publiques et solennelles, les contresens historiques sur les raisons de la renommée de Jean Jaurès, de Léon Blum, de Jules Moch, de Guy Môquet ou d’Albert Camus est plus que troublant. L’histoire récente, justement, nous amène à réfléchir sur la concomitance du recul du souci de la formation à l’esprit critique et du développement d’une parole officielle affirmant des jugements de valeur sur l’histoire, comme lorsqu’il a été question de parler de « rôle positif de la colonisation », ou la géographie, comme lorsqu’elle est instrumentalisée pour couper court au débat sur l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne.
Un des arguments majeurs avancés en faveur de ce projet de réforme est la volonté de réduire l’élitisme de la filière S. On peut tout à fait partager cette préoccupation et préférer revaloriser les autres filières. Dégrader les conditions d’enseignement de l’histoire et de la géographie dans la filière scientifique aura surtout pour effet de rabaisser la qualité de la scolarité de nos futurs décideurs, ce qui est dommageable à la fois sur le plan intérieur et sur la scène internationale, et de renforcer les inégalités entre les élèves de cette filière, entre ceux qui, en terminale, ne disposeront plus de cet enseignement et ceux que leur environnement social et familial, conscient que la différence dans la sélection se fera là, poussera à s’y intéresser.
L’argument de forme selon lequel ce projet est issu d’une concertation entre les acteurs de la vie scolaire ne saurait tenir face à la protestation dont est porteuse le débat public. Cette protestation transcende les clivages politiques, ce qui est un message fort.
Je vous demande de ne pas appliquer ce projet de réforme et vous serais reconnaissante de me faire part de vos intentions à cet égard.
Vous en remerciant, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma considération distinguée.
Bernadette Bourzai
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